VagabondagesUn Tsar peut-il encore diriger toutes les Russies ?


Un Tsar peut-il encore diriger toutes les Russies ?

Au-delà de la question ukrainienne qui nous préoccupe aujourd’hui, et dont j’ai déjà dit toute l’importance sur ce blog, on peut s’interroger sur les ambitions « panrusses » de Poutine, mais surtout sur leur crédibilité à moyen ou long terme.

On a bien perçu la volonté de Poutine de réhabiliter, reconstruire, l’impérialisme russe, à la fois par son action internationale et par la nouvelle glorification des Tsars que furent Nicolas II ou Staline, chacun dans leur genre, mais tous deux appuyés sur une dimension nationaliste puissante.

Je reste convaincu que non seulement cette ambition de Poutine est nuisible à la construction d’un ordre mondial démocratique et multipolaire apaisé, mais surtout qu’il se trompe lourdement sur la possibilité de maintenir durablement un Empire Russe centralisé et autoritaire de Kiev à Vladivostok.

D’abord parce qu’il suffit de se replonger dans L’Empire éclaté de Mme Carrère d’Encause pour comprendre que la construction de cet empire eurasiatique durable relève d’une utopie incapable de résister aux dynamiques centrifuges à la fois nationales, religieuses et culturelles.

De tels espaces, au sens géographique du terme, ne peuvent être gouvernés en-dehors d’un modèle fédéral. C’est d’ailleurs bien là une des problématiques qui se pose au modèle français centralisé dans le cadre de la construction fédérale européenne. Or en choisissant la voie autoritaire Poutine va à l’inverse d’un fonctionnement fédéral.

Ensuite car, pour se maintenir, cet empire nécessite une centralisation économique à la fois peu adaptée à l’économie mondialisée moderne et facteur de corruption généralisée. En s’appuyant sur une oligarchie économique et des géants industriels, la Russie se condamne rapidement à l’installation d’une économie fermée, rentière et conservatrice. Ses potentiels de croissance sont d’ailleurs déjà en train de s’épuiser.

Enfin car la Russie n’échappe pas au développement des nouveaux moyens de communication. La société d’internet est antinomique avec la centralisation autoritaire, surtout quand cette société est d’ores et déjà traversée par des fractures culturelles importantes. Elle favorise l’émergence d’une société civile diverse et des contestations qui l’accompagnent sur le plan économique, écologique, social, religieux, etc.

L’ambition impériale de Poutine me semble donc vouée à l’échec à relativement court terme.

Si, comme moi, on partage l’analyse de mon ami Romain Blachier – http://rue89.nouvelobs.com/2014/03/04/lest-lorient-250408 – qui voit dans la Russie de Poutine un modèle concurrent et hostile à la démocratie occidentale, il faut s’appuyer sur cette analyse de ses faiblesses intrinsèques pour gagner ce combat politique essentiel sans en passer par une confrontation militaire qui serait, au sens strict, apocalyptique.

Oui l’aspiration à une régulation internationale basée sur la démocratie, la multipolarité et les droits humains a reculé ces dernières années. Cela ne veut pas dire que le combat doit être abandonné et qu’il faut (re)construire notre propre impérialisme européen. Cela implique au contraire de rester ferme sur nos idéaux et nos principes, chercher des alliés dans les démocraties émergentes, soutenir les mouvements démocratiques et la pluralité chez nos adversaires. Notre pire ennemi serait le repli car, alors, nous nous mettrions dans la même impasse que Poutine.