Mairie de ParisOuverture des Etats Généraux de la Nuit


Ouverture des Etats Généraux de la Nuit

 

 

Réunissant tous les acteurs de la nuit parisienne en réponse à la pétition « Quand la nuit meurt en silence », les Etats Généraux de la Nuit des 12 et 13 novembre 2010 ont permis de formuler des propositions et d’initier des dispositifs pour concilier les différents usages de la nuit.

Organisateur de cet événement dans le cadre de ma précédente délégation, j’ai eu le plaisir d’ouvrir ces deux jours et une nuit de travaux et débats sur la construction collective d’un « mieux vivre ensemble la nuit » :

 » Mesdames, Messieurs, chers amis, je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui, au nom de Bertrand Delanoë, Maire de paris, aux premiers Etats Généraux de la nuit à l’Hôtel de Ville, la maison commune de toutes les Parisiennes et de tous les Parisiens.

Ces Etats Généraux sont déjà une longue histoire et pourtant, ce n’est évidemment qu’un début. Il y a un an exactement, en novembre dernier, à l’initiative de Ian Brossat, président du Groupe communiste au Conseil de Paris, était adopté un vœu décidant de l’organisation de ces Etats Généraux. Ce vœu faisait suite à la pétition « Paris, la nuit meurt en silence » lancée par les professionnels de la nuit et qui a recueilli plusieurs milliers de signatures.

Avec mes deux collègues, Jean-Bernard Bros, qui est en charge du Tourisme et mène depuis des années une bataille constante pour la prise en compte de la nuit dans notre action, et Christophe Girard, en charge de la Culture et inventeur de Nuit Blanche, que je tiens à remercier ici pour son soutien, son énergie et son imagination dans tout le processus, nous avons alors proposé à Bertrand Delanoë de saisir cette occasion pour entamer une démarche politique de prise en compte dans sa globalité de la nuit à Paris.

La nuit est en effet un temps particulier dans la ville, qui n’a sans doute pas assez été pris en compte en tant que tel par les politiques publiques. Sous la précédente mandature, Anne Hidalgo, Première Adjointe au Maire et alors en charge du Bureau des Temps, avait lancé une première étude, qui avait notamment conduit à la prolongation d’une heure de la circulation du métro les week-ends et aux premières campagnes de sensibilisation à la tranquillité des riverains auprès des usagers de la nuit. C’est un sujet qui lui tient toujours à cœur, puisqu’elle nous fera le plaisir d’animer l’un de nos deux débats nocturnes ce soir.

La nuit est évidemment un temps de repos. C’est un temps de travail pour certains, nombreux, puisqu’à Paris, plus de 600 000 emplois sont concernés par le travail entre 20 heures et 5 heures du matin, dont plus de 230 000 en cœur de nuit, à partir de minuit. Et c’est un temps social de fête et de culture, qui participe grandement à l’image et à la qualité de la vie dans notre ville.

Tour à tour, chacun d’entre nous, suivant les jours, les semaines, les saisons ou les périodes de sa vie, participe de ces trois nuits. Elles sont toutes légitimes et nous nous refusons à opposer l’une à l’autre. L’enjeu pour nous est d’en organiser le « vivre ensemble » harmonieusement.

La nuit à Paris est aussi une longue histoire. Dans son ouvrage « Histoire de la nuit », Alain Cabantous nous dit que « l’objet est protéiforme et obéit à plusieurs désignations naturelles et culturelles qui se répondent. La nuit, dit-il, c’est une absence de lumière qui a très partiellement partie liée avec l’horloge biologique. Simultanément, cette noirceur des paysages se peuple de présences innombrables, s’investit de lieux mythiques, se remplit de croyances et d’imaginaire, induit une autre manière d’être au monde, une autre façon d’appréhender le sensible proche ou lointain ».

C’est en 1840 que tout change avec l’arrivée de l’éclairage au gaz dans les rues de Paris qui nous vaudra ce surnom de « ville lumière », dont nous sommes si fiers.

Ecoutons, à ce propos, Eric Hazan dans « L’invention de Paris » : « on peut saisir chez Baudelaire le basculement des « Fleurs du Mal » éclairées à la lumière tremblotante de l’huile, « à travers les lueurs que tourmente le vent, la prostitution s’allume dans les rues… », au Spleen de Paris illuminé au gaz, « Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, éclairait de toutes ses forces les murs éclatants de blancheur… ». Et, plus loin, citant Julien Lemer dans « Paris au Gaz » publié en 1861 : « traversez la ligne qui fait l’axe de la rue Chaussée d’Antin et de la rue Louis Le Grand, et vous voilà entrés dans le domaine de la foule. Le long de ce boulevard, tout est magasins brillants, pompeux étalages, cafés dorés, illuminations permanentes. A la rue Richelieu, le flot de lumière qui jaillit des boutiques vous permettait de lire le journal en vous y promenant ».

Dès lors et avant même, la nuit fut un cœur vivant de notre ville ; une nuit d’activités, du cœur battant des Halles, envahi dès les cœurs de nuit par le petit peuple des marchands, aux usines Citroën dans le 15e actuel ou celles de Panhard et Levasseur dans le 13e, le Paris des imprimeurs, tout ce Paris industrieux qui peuplait les nuits de bruits mécaniques parfois assourdissants.

La nuit s’inscrit dans l’histoire de notre ville : de la nuit du 14 juillet 1789, qui fit tomber la Bastille, à celle du 4 août qui abolit les privilèges ; mais aussi ces journées de 1830, célébrées par une colonne à la Bastille et qui furent beaucoup des nuits ; les nuits de la Commune de Paris, qui faisaient vibrer le Nord Est de la capitale, avant de se transformer en nuits rouge sang pour les insurgés de Belleville, de Montmartre ou d’ailleurs. Plus près de nous, c’est aussi la triste nuit du 17 octobre 1961, qui vit les cadavres des militants algériens envahir la Seine, ou celle du 8 février 1962, qui fit entrer la station Charonne dans l’histoire tragique. Enfin, je ne résisterai pas à évoquer la nuit du 10 mai 1968, désormais célèbre sous le nom de Nuit des barricades, et où, dans mon berceau, je goûtais pour la première fois le doux parfum des lacrymogènes.

La nuit sociale et festive fait aussi partie de l’image de Paris et de son image mondiale et cinématographique : des guingettes des faubourgs et de la Marne évoquées par Jacques Becker dans « Casque d’Or », pour faire danser Serge Reggiani et Simone Signoret, au Pigalle célébré par Baz Luhrmann dans « Moulin Rouge », en passant par les « Nuits Fauves » de Cyril Collard.

C’est aussi le Paris, terre européenne d’accueil du jazz, aux Trois Maillets, au Caveau de la Huchette ou aux Lombards. C’est enfin, plus près de nous, la légende du Palace de Fabrice Emaert, encore tellement présente dans les mémoires qu’elle fait dire à certains que la nuit parisienne n’est plus ce qu’elle était.

Vieille rengaine d’ailleurs que ce « c’était mieux avant », souvent entretenue par ceux qui n’ont plus 20 ans et regrettent leur jeunesse, mais aussi par ceux qui ont justement 20 ans et constestent l’ordre établi, rêvant le révolutionner. « Paris se meurt aujourd’hui, c’est un baron qui lui a pris ses nuits blanches » chantait Manu Chao, il y a maintenant 20 ans.

Non, la nuit parisienne n’est pas morte – je pense même qu’elle va plutôt bien -, mais elle a changé : l’industrie s’en va, la voiture recule, les trottoirs s’élargissent, les places revivent, la Seine et les canaux sont redevenus des lieux agréables toute l’année pour pique-niquer, les fumeurs ont déserté les arrière-salles pour rejoindre l’espace public.

Parallèlement, les petits lieux, bars culturels ou musicaux, se sont multipliés, redonnant vigueur à la légende des cafés parisiens, qui sont à la fois l’image de Paris et l’un des ferments de son art de vivre ensemble.

Ceci entraîne aussi de nouvelles formes de nuisances, que nous devons apprendre ensemble à réguler – c’est en partie l’objet de ces Etats Généraux -, mais nous souhaitons aller plus loin : promouvoir la nuit parisienne, la diversifier et imaginer son avenir.

C’est pourquoi ces Etats Généraux sont organisés autour de neuf ateliers cet après-midi et de deux ateliers nocturnes.

Cet après-midi, nous aborderons des questions aussi diverses et essentielles que le commerce de nuit, les mobilités, les discriminations, la tranquillité publique, la promotion de la vie nocturne ou la prévention des conduites à risques.

Nous ouvrirons aussi le champ des possibles, avec la recherche de nouveaux espaces pour ces nuits parisiennes.

Nous nous pencherons enfin sur l’aspect social de nos nuits, à travers les conditions de vie des travailleurs nocturnes et les « marges de la nuit », les phénomènes d’insécurité ou d’errance, car la nuit est aussi un temps qui met en lumière, voire accroît, les inégalités.

Cette nuit, entre 23 heures et 2 heures, ce qui assez nouveau en ce lieu, nous essaierons de nous projeter dans le futur et d’imaginer la ville de demain, son urbanisme et ses aménagements, avec l’atelier AWP et les frères Armengaud, qui nous emmèneront dans leurs rêves et dans leurs projections.

De son côté, Frédéric Taddéï, avec son expérience et sa connaissance précieuse de la nuit festive, nous interrogera sur ces évolutions, possibles ou non. »

(remerciements)